Les enseignements européens sur la décentralisation des systèmes de santé
Malgré des histoires, des cultures administratives et des modes de financement très différents, les représentants de l'Allemagne, de l'Espagne et du Danemark ont défendu une idée commune il est possible de décentraliser largement l'organisation des soins tout en conservant un cadre national garantissant l'équité, la qualité et la cohésion du système. Les trois modèles reposent sur des déclinaisons différentes du même principe : l'État fixe les règles du jeu, les territoires organisent les soins.
1. L'Allemagne : un fédéralisme sanitaire fondé sur les Länder
Organisation générale
L'Allemagne repose sur un système fédéral où les 16 Länder sont responsables de la planification hospitalière.
Chaque Land :
établit son plan hospitalier ;
détermine les établissements autorisés ;
organise l'offre hospitalière ;
finance les investissements.
L'État fédéral définit quant à lui :
les règles générales ;
le financement de l'activité de soins ;
les grandes normes de qualité.
Le principe du financement dual
L'un des éléments les plus originaux du modèle allemand est la séparation entre :
Les Länder financent les investissements ; bâtiments ; équipements lourds ;
L'assurance maladie finance le fonctionnement quotidien ; personnels ; médicaments ; activité hospitalière.
Le rôle de l'autogestion
Une autre particularité allemande est l'importance de la négociation entre acteurs : caisses d'assurance maladie ; fédérations hospitalières ; médecins.
L'État n'intervient pas directement dans de nombreuses décisions opérationnelles.
Le système repose sur une logique de cogestion et de négociation institutionnalisée.
Les évolutions récentes
L'Allemagne mène actuellement une réforme majeure :
- réduction du poids du paiement à l'activité ;
- rémunération partielle de la disponibilité des établissements ;
- montée des critères nationaux de qualité ;
- restructuration de l'offre hospitalière.
Fait notable le gouvernement fédéral reprend progressivement la main sur une partie de la régulation hospitalière, signe que même un système fédéral cherche parfois davantage de cohérence nationale.
Les messages clés du modèle allemand
Forces :
- forte autonomie régionale ;
- proximité territoriale ;
- responsabilité des acteurs ;
- capacité d'adaptation locale.
Faiblesses :
- sous-investissement chronique des Länder ;
- forte complexité institutionnelle ;
- pénuries médicales ;
- restructurations difficiles.
2. L'Espagne : l'État des autonomies appliqué à la santé
Une décentralisation progressive
La décentralisation espagnole résulte de la transition démocratique après le franquisme.
Aujourd'hui les 17 communautés autonomes gèrent l'organisation des soin, l'État conserve les fonctions stratégiques et la santé est devenue l'une des principales compétences régionales.
L'État conserve :
- la législation générale ;
- les droits fondamentaux ;
- les normes de qualité ;
- les médicaments ;
- la formation médicale spécialisée ;
- les systèmes d'information communs ;
- les mécanismes de cohésion.
Les communautés autonomes pilotent :
- les soins primaires ;
- les hôpitaux ;
- la santé publique ;
- les ressources humaines ;
- l'organisation territoriale.
Un financement très décentralisé
Contrairement à la France, il n'existe pas d'équivalent espagnol de l'ONDAM.
Les dépenses de santé sont intégrées aux budgets des communautés autonomes.
Celles-ci arbitrent elles-mêmes la part de leurs ressources consacrée à la santé.
L'exemple catalan
La Catalogne a été présentée comme le laboratoire le plus avancé de la décentralisation sanitaire.
Le modèle repose sur :
- une séparation claire des responsabilités ;
- la contractualisation ;
- l'évaluation des résultats ;
l- a responsabilisation des acteurs.
En Catalogne, le gouvernement définit la stratégie, l'acheteur public finance et contrôle, divers opérateurs publics ou privés assurent les soins.
Les soins primaires au cœur du système
L'un des enseignements majeurs du modèle espagnol concerne le rôle des centres de soins primaires (CAP). Ces structures constituent la porte d'entrée du système. Elles connaissent leur population, coordonnent les parcours, assurent prévention et suivi des maladies chroniques.
L'approche est explicitement populationnelle.
Les messages clés du modèle espagnol
Forces
- forte proximité territoriale ;
- adaptation aux besoins locaux ;
- culture de l'évaluation ;
- développement des soins primaires.
Faiblesses
- risque de disparités régionales ;
- complexité de coordination ;
- tension permanente entre autonomie et cohésion ;
- recherche encore insuffisamment financée.
3. Le Danemark : un système régionalisé au service du virage domiciliaire
Une décentralisation très structurée
Le Danemark est un État unitaire mais fortement décentralisé. Le système repose sur l'État, les région, les municipalités. La réforme de 2024 a encore renforcé cette logique.
Répartition des responsabilités
L'État Définit :
- les grandes orientations ;
- la planification nationale ;
- les règles de fonctionnement ;
- le financement global.
Les régions gèrent :
- les hôpitaux ;
- la psychiatrie ;
- la contractualisation avec les médecins généralistes ;
- les spécialistes.
Les municipalités s'occupent :
- de la prévention ;
- du maintien à domicile ;
- de la réadaptation ;
- des personnes âgées ;
- du médico-social ;
- de la santé scolaire.
Une forte responsabilité territoriale
Les régions ne lèvent pas l’impôt, ne peuvent pas s'endetter , doivent respecter strictement leur budget.
Cette contrainte crée une forte culture de responsabilité financière.
La révolution hospitalière danoise
Depuis vingt ans, le Danemark a mené une politique spectaculaire :
- réduction du nombre d'hôpitaux ;
- concentration des moyens ;
- spécialisation accrue des établissements ;
- fermeture de nombreux services de proximité.
En contrepartie :
- montée en puissance de l'ambulatoire ;
- développement du domicile ;
- coordination renforcée.
Le rôle central du médecin généraliste
Au Danemark, chaque citoyen est inscrit chez un médecin généraliste ; ce médecin constitue l'entrée obligatoire dans le système. II oriente vers les spécialistes ou l'hôpital. Le généraliste joue un rôle de véritable coordinateur de parcours.
Le virage domiciliaire
La réforme actuelle poursuit un objectif clair : « Plus proche de vous » (Closer to you)
Le principe est simple : moins d'hôpital, davantage de soins à domicile, prévention renforcée, maintien de l'autonomie.
L'hôpital doit devenir le recours ultime.
Les messages clés du modèle danois
Forces
- très forte coordination ;
- responsabilisation budgétaire ;
- soins primaires puissants ;
- virage ambulatoire et domiciliaire réussi ;
- haut niveau de numérisation.
Faiblesses
- pénurie de généralistes ;
- tensions en psychiatrie ;
- difficultés persistantes dans certaines zones éloignées.
Le principal enseignement pour le débat français
Malgré leurs différences, les trois pays convergent sur quatre principes :
- L'État reste stratège: Il fixe les règles générales, les standards de qualité et garantit l'équité.
- Les territoires organisent les soins: L'offre de soins est pilotée au niveau régional ou local.
- Les soins primaires sont prioritaires: Ils constituent le principal outil de prévention, de coordination et de maîtrise des dépenses.
- La responsabilité territoriale est réelle: Les décideurs régionaux gèrent un budget, arbitrent des priorités et sont comptables des résultats.
Positionnement par rapport aux autres intervenants
L'Allemagne, l'Espagne et le Danemark montrent qu'il est possible de concilier décentralisation et solidarité nationale, à condition de distinguer clairement les rôles : à l'État la stratégie et l'équité, aux territoires l'organisation opérationnelle des soins, avec une forte responsabilité sur les résultats obtenus.
Synthèse du colloque - L'intervention du Président du Sénat - L'intervention du président de Jenner - L'intervention de Dominique MAIGNE - L'intervention de Philippe BURNEL - L'intervention de Gérard VINCENT - L'intervention de David SMJDA - Synthèse des interventions allemande, espagnole et danoise - L'intervention d'Alain ROUSSET - L'intervention de Philippe GOUET - Conclusion d'Alain MILLON