L'intervention d'Alain Rousset est sans doute la plus politique du colloque.

Il ne discute pas seulement de l'organisation du système de santé, mais remet en cause plus largement le modèle français de centralisation administrative, qu'il considère à la fois coûteux, inefficace et inadapté aux réalités territoriales.

Une conviction ancienne : la décentralisation est la solution

Interrogé sur la possibilité de prendre la responsabilité des ARS et de la politique régionale de santé, sa réponse est immédiate : « Oui, des deux mains, des deux bras. »

Pour lui, la décentralisation est un combat de longue date, mené depuis plusieurs décennies et constamment contrarié par une tendance récente à la recentralisation de l'État.

Son reproche principal est que les collectivités territoriales sont considérées comme suffisamment compétentes pour financer les infrastructures, mais pas pour participer aux choix stratégiques en matière de santé ou d'éducation.

Une critique sévère du centralisme français

André Rousset développe une critique très directe du modèle français.

Selon lui :

  • les décisions sont trop éloignées du terrain ;
  • les procédures sont excessivement longues ;
  • la superposition des acteurs administratifs ralentit toute action ;
  • le poids bureaucratique renchérit le coût du système.

Il prend l'exemple des maisons de santé pluriprofessionnelles :

  • leur création repose essentiellement sur l'initiative locale des maires et des médecins,
  • mais leur réalisation nécessite souvent plusieurs années de procédures et de financements croisés.

Pour lui, cette lenteur est incompatible avec l'urgence des besoins de santé.

L'exemple du Covid : la comparaison européenne

André Rousset revient sur les échanges qu'il a eus pendant la pandémie avec des responsables régionaux allemands et italiens.

Il souligne notamment qu'à population comparable :

  • certains Länder allemands disposaient de capacités de réanimation très supérieures à celles de la Nouvelle-Aquitaine ;
  • les systèmes régionaux disposaient d'une autonomie leur permettant d'agir beaucoup plus rapidement.

Selon lui, les meilleurs résultats observés dans plusieurs pays européens ne doivent rien au hasard : les pays les plus décentralisés obtiennent souvent de meilleurs résultats sanitaires, éducatifs et économiques.

La France fonctionnerait encore selon une logique « coloniale »

L'une des formules les plus marquantes de son intervention est sa référence à Michel Rocard et à son texte « Décoloniser la province ». Il considère que les régions françaises restent dans une relation de dépendance vis-à-vis de l'État central. À ses yeux, les territoires disposent de peu d'autonomie réelle et vivent dans l'incertitude permanente, notamment budgétaire. Il critique particulièrement :

  • l'absence de visibilité financière ;
  • les décisions budgétaires annuelles de l'État ;
  • les réductions de ressources imposées aux collectivités.

Les deux voies de réforme qu'il propose

1. Renforcer immédiatement les compétences déjà exercées par les régions

Selon lui, les régions disposent déjà de leviers importants dans :

  • la formation des professionnels de santé ;
  • la prévention ;
  • la recherche ;
  • l'innovation ;
  • le développement économique lié à la santé.

Il met particulièrement en avant la politique menée en Nouvelle-Aquitaine :

  • ouverture de nombreux sites de formation infirmière ;
  • augmentation significative des effectifs formés ;
  • implantation de formations au plus près des territoires.

Son idée est simple :

Les professionnels de santé s'installent plus facilement là où ils ont été formés. La réponse aux déserts médicaux doit donc passer aussi par une territorialisation des formations.

2. Confier aux régions la gouvernance sanitaire

Il se déclare favorable à une régionalisation plus poussée de la santé, proche de celle défendue par Jenner. Selon lui :

  • les ARS devraient devenir de véritables services régionaux ;
  • les décisions devraient être prises à l'échelle régionale ;
  • les stratégies de santé devraient être construites avec les médecins, les chercheurs, les professionnels et les collectivités.

Il insiste cependant sur une condition essentielle : aucune responsabilité nouvelle sans garantie durable des ressources financières.

Il refuse un transfert de compétences qui ne s'accompagnerait pas d'une visibilité budgétaire inscrite dans la loi ou dans la Constitution.

Une vision très large de la santé

André Rousset développe une approche dépassant largement le seul soin.

Pour lui, une politique régionale de santé doit intégrer :

La prévention

  • santé environnementale ;
  • exposition aux polluants ;
  • conséquences des pratiques agricoles ;
  • santé mentale des jeunes.

La santé scolaire

Il déplore l'effondrement de la médecine scolaire alors même que les troubles psychologiques des jeunes progressent fortement.

La recherche

Les régions doivent selon lui soutenir davantage :

  • les laboratoires ;
  • les universités ;
  • les campus hospitalo-universitaires ;
  • l'innovation biomédicale.

La souveraineté sanitaire

Il alerte également sur la dépendance européenne à l'égard :

  • de la Chine ;
  • de l'Inde ;

pour les principes actifs des médicaments. Il considère que les régions doivent participer à la relocalisation des capacités industrielles stratégiques.

La santé animale

Enfin, il élargit la réflexion à la logique « One Health », en rappelant que les crises sanitaires récentes trouvent souvent leur origine dans les interactions entre santé animale et santé humaine.

Sa conception de la gouvernance

Contrairement à une vision technocratique de la décentralisation, André Rousset insiste sur la notion de co-construction.

La région ne doit pas gouverner seule. Elle doit travailler avec :

  • les médecins ;
  • les professionnels de santé ;
  • les universités ;
  • les chercheurs ;
  • les départements ;
  • les communes ;
  • les acteurs économiques.

Pour Alain Rousset, la centralisation française est devenue un frein à la performance du système de santé. Les régions disposent déjà de nombreuses compétences utiles en matière de formation, de prévention, de recherche et d'aménagement sanitaire. Il faut désormais leur confier de véritables responsabilités stratégiques, avec des ressources garanties, afin de rapprocher les décisions des réalités du terrain.

Là où Gérard Vincent défend une régionalisation pour restaurer la responsabilité financière du système, Alain Rousset défend la décentralisation comme un projet politique de transformation de l'État, convaincu que les régions peuvent gérer la santé de manière plus efficace, plus réactive et moins coûteuse que le modèle centralisé actuel.

Positionnement par rapport aux autres intervenants

Alain Rousset  apporte la traduction politique et territoriale du projet en affirmant que la santé doit devenir une compétence majeure des régions, au même titre que la formation, l'économie ou les transports.